Comment réduire au Canada les gaz à effets de serre écocides

Conférence Pugwash, Coeur de Sciences, Université de Québec à Montréal, le 6 février 2008
Par Derek Paul, Professeur émérite en physique, Université de Toronto; Cofondateur de Science et Paix

Déjà à la fin du 19me siècle, le CO2 a été reconnu comme gaz à effet de serre (GES) par Lord Rayleigh, qui avait mesuré le pourcentage de ce gaz dans l’atmosphère et avait estimé une augmentation de la température moyenne d’environs 6°C si l’on doublait la concentration qu’il avait mesurée.

Cent ans plus tard, les chercheurs en matière de science atmosphérique ont construit divers modèles complexes représentant l’atmosphère qui indiquent l’augmentation de la température, et la hausse du niveau des océans, selon un grand nombre de scénarios d’émissions GES.

Fig.1: Concentrations atmosphériques mondiales des principaux gaz à effet de serre bien mélangés

La première figure démontre l’augmentation de CO2 dans l’atmosphère sur une durée de 1000 ans. Après l’an 2000 la pente devient encore plus raide.

Fig. 2

La deuxième figure indique plusieurs scénarios choisis par les chercheurs spécialistes en modèles du climat. Chaque courbe dans cette figure est une hypothèse, une courbe que le monde d’émetteurs de GES pourrait suivre. Ces scénarios ont été choisis de manière à produire des pourcentages de CO2 dans l’atmosphère illustrés dans la troisième figure selon leur modèle.

Fig.3

 

En choisissant le scénario le plus bas, on obtient la plus faible des augmentations de la température globale, et le niveau des océans cessera sa hausse après 200 ans, à peu près. Mais si l’on prend comme donnée le scénario suivant, la hausse des océans continuera pendant 400 ans. Si l’on suit un des scénarios parmi les plus élevés, les océans n’atteindront leur niveau maximum qu’après plus de mille années. Donc le comportement de notre civilisation vis-à-vis les émissions produiront des effets qui pourront durer plus de trente générations.

Il existe un aspect de ce problème encore plus menaçant. Le réchauffement du climat dû aux émissions de GES peut, lui aussi, déclancher d’autres émissions par des processus entièrement naturelles. A titre d’exemple, on peut mentionner l’émission de méthane provenant de la toundra lorsque celle-ci sera suffisament dégelée, et le fait que le méthane, lui même, produit plus que le réchauffement que le CO2. L’émission du méthane est donc un effet de réchaffement retardé. La quantité totale de cet effet, ajoutée à tout les autres effets retardés, génère beaucoup plus de réchauffement que l’effet direct du CO2 provenant de la combustion des ressources fossiles.

Donc nous faisons face à une urgence mondiale.

En dépit de cette masse de données accessibles et convaincantes, cinq gouvernements fédéraux consécutifs ont décidé de ne pas réagir de façon significative pendant les années allant de 1992 jusqu’à nos jours. De plus, nos émissions per capita au Canada se sont augmentées année par année depuis 1992.

Le gouvernement fédéral a maintenant choisi un plan par lequel il espère réduire les émissions 65 pourcent d’ici 2050.

À la fin de 2007, la Table ronde nationale sur l’environnement et l’économie nous a présenté son rapport intitulé “D’ici 2050: la transition du Canada vers un avenir à faible taux d’émission”.

Ce rapport nous dit que nous pourrions atteindre les réductions des GES de 65 pourcent d’ici 2050. Le moyen, le seul examiné par la Table ronde, sera l’imposition de taxes progressives sur les GES, mais uniforme dans la mesure où toutes émissions de CO2 seront taxées au même niveau par tonne, indépendamment de l’origine du CO2, soit charbon, huile, gaz etc. Les taxes seront progressives dans le sens qu’elles commenceront à un niveau modeste, mais elles augmenteront selon un scénario à choisir entre plusieurs étudiés par la Table ronde.

Mais il faudra remplir cinq conditions clés de mise en oeuvre. Vous trouverez ces conditions à la page 11 du rapport. Ici je ne mentionne que la première:

“Le Canada devra agir de concert avec le reste du monde.”

Cette condition clé sera impossible à remplir dans l’immédiat, et extrêmement difficile à moyen terme. De plus, le Premier ministre du Canada, M. Harper a fait savoir qu’il n’imposera pas une telle taxe, et récemment M. Stéphane Dion a fait hypothétiquement une décision semblable.

En plus, l’on peut déduire à partir des résultats figurant dans le rapport de la Table ronde, que le plan du gouvernement actuel ne réussira pas à réduire les émissions des GES de 65 pourcent d’ici 2050.

Donc, c’est clair que la responsabilité en matière de réductions de nos émissions revient en fait aux gouvernements provinciaux, municipaux, ainsi qu’aux individus et aux entreprises.

Comment réaliser les réductions: une esquisse

L’intervention devra donc porter sur:

  1. Les instances politiques
    • internationales
    • fédérales
    • provinciales
    • municipales
      auxquelles il faut ajouter les autres responsables: les instituts, les entreprises et les individus
  2. Les divers secteurs de l’économie:
    • Industries et producteurs d’énergie
    • Aménagement de territoire et construction
    • Transport: voitures, camions, chemins de fer, autres transports publics, bateaux, avions
    • Agriculture, mines et forêts
  3. Les plans d’action dans chaque sous-secteur
  4. La planification et l’encadrement

Il est essentiel de planifier car certaines transitions exigent une longue préparation.

Par exemple, si l’on souhaite réduire radicalement les émissions GES venant des camions, il faudra sans doute réduire le nombre de camions sur les autoroutes. Donc il sera probablement nécessaire de ressusciter ou de réinventer les chemins de fer, et cela prendra de 15 à 20 ans ou plus. Donc la dimension temporelle est essentielle pour une stratégie tout à fait générale.

Il faut en outre reconnaître la non-linéarité des phénomènes économiques. Le rapport de la Table ronde nous donne un bon exemple. Dans le but de réduire les émissions des gaz SOx de 50 pourcent, l’on peut réussir en imposant une taxe modeste, soit X dollars par tonne. Malheureusement une réduction des mêmes gaz de 65 pourcent exigera une taxe six fois plus grande. Par contre, l’on impose la taxe X sur les émissions des oxydes de souffre, et si en même temps on impose une taxe adéquate sur le CO2, on réduira les émissions des SOx par 85 pourcent. Cet effet est dans une grande mesure non linéaire.

Il est donc fort prévisible que la planification de réductions doit tenir compte d’une gamme de propos dont les effets se renforceront mutuellement.

En second lieu, il faut réagir aussi tôt que possible en commençant par l’un ou l’autre soussecteur, sans attendre que le plan soit complet, car, même la meilleure stratégie sera toujours sujette à changement.

Troisièmement, les taxes sont considérées comme punitions, mais il semble qu’une bonne stratégie contiendra au moins autant de récompenses que de punitions.

Finalement, il faut jeter un coup d’oeil vers un avenir plus lointain, jusqu’aux réductions des émissions de 85 pourcent, un but qui pourrait être atteint en certains sous-secteurs à moyen terme. Dans la dernière phase des réductions, le point de vue de base de la Table ronde ne suffira plus. Ces auteurs ont pris comme donnée fondamentale que le libre marché en combinaison avec leur système de taxes suffira comme base économique nécessaire pour effectuer les réductions. Ils présupposent donc une économie toujours croissante. Mais il est bien clair qu’une économie croissante ne peut pas continuer indéfiniment. De plus, la Table ronde n’a pas pris en considération plusieurs des sous-secteurs de la liste ci-dessus, et qu’elle n’a tenu également aucun compte des aspects de l’économie du marché qui retarderont beaucoup les réductions des émissions. Aussi, le rapport de la Table ronde ne mentionne aucun paradigme approprié au 21me siècle, ni la cooperation internationale, qui sera un élément clé de tout plan susceptible de réussir.

Voilà mon esquisse d’une stratégie inclusive permettant de faire face au dilemme des GES. Je regrette de ne pas avoir eu le temps de discuter des aspects internationaux.

En Colombie Britannique, le gouvernement est en train de formuler un plan provincial. En Ontario, certains d’entre nous sont en train de persuader plusieurs ministres de développer leurs programmes de sorte qu’ils deviennent une stratégie suffisante. Pourrait-on encourager une concurrence ou même une compétition entre les provinces pour réaliser les réductions les plus fortes? Et aussi entre les municipalités?

First published by Derek Paul on 2008-02-06